16.04.2006

BRACELETS SAVE DARFOUR

Pour témoigner de notre solidarité avec les populations du Darfour et demander l'arrêt des massacres, un bracelet Save Darfur (coloris vert) est disponible.

Des intellectuels soutiennent le Darfour :

Comment les citoyens d’un pays libre ne peuvent pas s’y intéresser ? Comment chacun d’entre nous ne peut pas se sentir scandalisé ? Comment une personne, religieuse ou athée peut ne pas ressentir de la compassion ? Mais surtout, comment chacun qui s’en souvient peut rester silencieux ? (...). Le silence aide les tueurs, mais jamais les victimes.

Elie Wiesel

 

Mais tous les gens normaux qui, comme vous et moi, avaient juré : « plus jamais Auschwitz », puis « plus jamais la Bosnie », puis « jamais, plus jamais, la honte du Rwanda » ? ( ….)
Que dire stop à Khartoum ne demanderait pas beaucoup plus d'efforts qu'il n'en fallut, il y a dix ans, après cinq ans d'atermoiements et de lâchetés, pour dire stop à Milosevic, nous le savons.
Alors, qu'attendons-nous ?
Chaque jour qui passe est un jour de honte et de défaite.

Bernard Henri Levy

03.04.2006

SOS ANTIRACISME, le livre de Dominique SOPO

Antiracisme, la nécessaire clarification

Qu'est-ce que l'antiracisme? Les polémiques à répétition qui ont agité le camp antiraciste tout au long de l'année 2004 donnent à cette interrogation une pertinence toute particulière. Ces polémiques ne sont toutefois que la cristallisation de divergences latentes depuis plusieurs années. Leur existence, à première vue, n'a d'ailleurs rien de très surprenant ni de très inédit. L'évolution des sociétés et des problématiques qui les traversent rend probablement inévitables des temps d'adaptation à la saisie des nouveaux enjeux. Sans doute SOS Racisme se trouve davantage prémuni de ces décalages: parce qu'elle est aussi un mouvement de jeunesse, l'association se trouve a priori plus apte à "sentir" les évolutions. N'étions-nous d'ailleurs pas moqué lorsque nous évoquions il y a 15 ans la constitution de ghettos urbains en France ou, il y a 5 ans, lorsque nous insistions sur l'urgence qu'il y avait à faire de la lutte contre les discriminations raciales un axe prioritaire de l'action antiraciste ?

Mais tout le monde pressent bien que les débats actuels sont bien plus lourds de sens et de conséquences. Ils interrogent l'antiracisme sur sa nature et risquent de l'entraîner dans des impasses qui lui ôteraient toute crédibilité. Perspective bien peu réjouissante. Car l'antiracisme n'est pas un "fonds de commerce" ou un "secteur" que se partagerait telle ou telle association. L'antiracisme, c'est un combat et un discours qui rendent toutes les autres luttes progressistes possibles. Et pour cause : lorsqu'il n'y a plus que la haine qui structure les sociétés, il n'y a plus de combats démocratiques, il n'y a plus de combats pour l'émancipation sociale et l'épanouissement des individus, il n'y a plus de combats pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Il n'y a plus que la régression politique, sociale et morale dont l'espace se trouve ouvert par le puissant dérivatif que constitue la croyance selon laquelle on ne doit plus se battre pour que chacun soit reconnu à égale dignité dans la société mais qu'au contraire les conditions de notre épanouissement résident dans l'abaissement de l'Autre.

Il est donc impérieux que les présupposés intellectuels qui ont abouti à ce que l'on peut sans exagération qualifier de fourvoiement de l'antiracisme soient évoqués et démontés. Non pas pour jeter l'opprobre sur tel ou tel mais parce qu'il n'est pas plus longtemps admissible que l'antiracisme soit détourné de son objet. L'enjeu est trop important pour que, face aux débats, nous soyons tentés de les occulter et de tourner pudiquement la tête pour ne pas affronter ce qui gêne. Les tribunes qui suivent n'ont d'autre but que de poser sereinement mais fermement les jalons d'un discours antiraciste en prise sur son temps. Elles ne concernent d'ailleurs pas en premier lieu le champ clos des débats qui traversent les associations antiracistes car, de Durban au Forum Social de Londres en passant par les alliances douteuses que passent certaines forces ou personnalités en se masquant derrière une laborieuse loghorrée antiraciste, c'est bien plus de l'utilisation des mots et des combats de l'antiracisme par la société dans son ensemble dont il sera ici question.

Les impasses de l'antiracisme

(1) L'exotisme et le mythe du bon sauvage

(2) Du long sanglot de l'Homme Blanc à l'enfermement victimaire

(3) Corporatisme racial et concurrence des drames

(4) L'abstraction républicaine Au nom de l'antiracisme?

 

(5) Lutte contre l'antisémitisme: une troublante tiédeur

 

(6) Nouveaux discours, nouveaux amis…et vice versa

 

(7) La démocratie évacuée: l'exemple édifiant du Forum Social de Londres

02.04.2006

SOS ANTIRACISME, le livre de Dominique SOPO

L'exotisme et le mythe du bon sauvage

 

L'antiracisme, s'il veut rester fidèle à ses valeurs, doit se définir comme le combat qui s'efforce de voir reconnus les individus d'origines différentes à égale dignité. Quels que soient les moyens dont on se dote pour atteindre cet objectif, c'est bien cet objectif-là qui doit servir de boussole aux militants antiracistes et à tous ceux qui, au cours de leurs combats politiques et sociaux, ont à se soucier de la dimension antiraciste de leur projet.

 Si ces propos peuvent apparaître à première vue comme une évidence d'une infinie banalité, ils ne correspondent cependant pas à une conception malheureusement bien vivace et présente de la pensée antiraciste et que nous qualifierons ici d'"exotique". Car si elle se réclame formellement de la recherche d'une égale dignité, elle se trouve fondée sur le mythe revisité du bon sauvage, un présupposé – rarement explicité car fréquemment refoulé - qui l'éloigne irrémédiablement du but de l'action antiraciste. Ramenée à une extrême simplification, cette conception pourrait se résumer en ces quelques mots: les Noirs et les Arabes sont sympas. Une vision apparemment généreuse qui se révèle cependant en totale opposition avec la recherche de l'égale dignité. Il faut ici en effet ne pas oublier que si le "bon sauvage" se voit paré d'une nature ou d'une culture exempte de défauts pourtant foncièrement humains, c'est en vertu du fait qu'il est ramené à l'état bien peu gratifiant d'éternel enfant. Et le propre d'un enfant, c'est qu'il n'est en aucun cas un citoyen pleinement accompli. Le "bon sauvage" se retrouve ainsi tel un homme tronqué, enfermé dans un statut de perpétuelle minorité.

Qu'ils s'agissent de petits bourgeois en mal de sensation qui auraient "tellement" aimé être Noirs ou Arabes (Pour avoir le rythme dans la peau? Allez savoir) ou de dames patronnesses des temps modernes qui trouvent là un vaste champ à l'exercice de leur trop-plein de compassion, la psychologie des tenants de cette conception relève essentiellement du registre pathétique. A ceci près que ces postures de "petits blancs" ne sont pas sans conséquences pratiques bien réelles et fort néfastes.

La première de ces conséquences, c'est l'enfermement dans des catégories exotiques qui procède d'une telle vision. Dans la mesure où, selon un grossier structuralisme normatif, la personne ne saurait exister que comme le porteur individualisé des caractéristiques générales de sa catégorie, elle est invitée à ne pas bouleverser ce bel ordonnancement et à suivre les règles réelles ou fantasmées censées régir ladite catégorie. Celui qui aura l'audace de ne pas correspondre aux stéréotypes dans lesquels il se trouve étroitement enserré deviendra un renégat aux "siens", un "occidentalisé" qui, "bountifié" par une trop longue compagnie avec la perversité de l'Homme Blanc, ne peut plus que se trouver porteur d'une parole dévalorisée et insignifiante car privée de l'authenticité que nos breveteurs autoproclamés en exotisme d'origine contrôlée se chargent de labelliser.

Une autre conséquence, étroitement liée à celle qui vient d'être évoquée, réside dans le différentialisme culturel (présenté sous le masque du "respect") contenu dans la vision exotique. Dans la mesure où l'individu étranger ou d'origine étrangère se trouve enfermé dans une catégorie exotique positivement connotée, il devrait in fine, dans cette vision, se trouver régi non pas par les règles de la citoyenneté issues – dans l'idéal - de la libre discussion politique mais par des règles propres (censées représenter "sa" sensibilité, "sa" culture, "sa" vision du monde) dont l'entrée en conflit avec la norme générale sera jugée comme une inqualifiable agression d'une culture dominante. Un cas pratique nous en fut donné lors des débats suscités par la loi relative aux signes religieux à l'Ecole. S'il était parfaitement honorable de s'interroger, au point de s'y opposer, au bien-fondé d'une loi qui prenait le risque de stigmatiser les musulmans, il était pour le moins désolant de voir se mettre en branle, dans le camp progressiste, des associations, des journalistes, des militants et quelques intellectuels prompts à présenter la question du voile comme une question de libre choix que le rouleau compresseur d'une conception normalisatrice voulait supprimer. Ainsi, la protection de l'égalité des statuts entre les hommes et les femmes était-elle ramenée à une donnée priée de s'appliquer avec discernement (c'est-à-dire, pour user du bon terme, de se renier) à tel ou tel sujet selon la catégorie exotique dans laquelle il avait été placé – souvent bien malgré lui. Et tout cela bien sûr, au nom d'une certaine conception de l'antiracisme…

Une dernière conséquence principale doit enfin être soulignée: dans la conception exotique de l'antiracisme, l'Etranger est privé de sa propre définition et d'une libre détermination. Il n'est plus un sujet agissant mais un objet de compassion sur lequel il s'agit de veiller avec jalousie par crainte de se le voir dérobé. Détestable mentalité qui nous évoque les paroles de Jacques Brel dans Les Dames patronnesses:

Pour faire une bonne dame patronnesse

Tricotez tout en couleur caca d'oie

Ce qui permet le dimanche à la grand messe

De reconnaître ses pauvres à soi 

Quelques vers à méditer pour ceux qui, en enserrant l'Etranger dans des habits issus de leurs propres fantasmes ou de leur relativisme culturel, lui nient le droit de recouvrir les attributs d'une pleine Humanité, préalable incontournable dans le combat pour la reconnaissance d'une entière citoyenneté.

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