24.09.2008
Soupçon d'antisméitisme
Les trois étudiants portaient la kippa. Après shabbat, le repos hebdomadaire observé par les juifs pratiquants, ils rentraient chez l'un d'entre eux, rue Petit, dans le XIXe arrondissement de Paris, lorsqu'un caillou a heurté K. à la tête. «Il s'est retourné, a demandé aux cinq jeunes en face quel était le problème», raconte son père. Le plus grand des agresseurs s'est approché «et lui a proposé d'aller se frapper dans un parking», poursuit Norbert B. qui habite depuis une douzaine d'années dans le quartier avec ses trois enfants. «Mon fils a refusé et s'est pris un coup.» Ses deux amis se retrouvent également à terre, tandis que les agresseurs ont reçu des renforts en quelques instants. Des coups de poing volent. Deux des victimes ont le nez cassé, l'un a huit points à la lèvre et des contusions qui lui ont valu trois jours d'ITT. «Cela aurait pu être plus grave», raconte un témoin, «si des passants ne s'étaient pas approchés». La bande des cinq, multiethnique, «n'a proféré aucune insulte antisémite», détaille le père de K. avant d'ajouter : «Mais ils ne pouvaient ignorer qu'ils étaient juifs.»
Comme s'il anticipait la polémique. Sur ce point, l'enquête a été lancée avant même le dépôt de plainte des trois jeunes gens. Dès samedi soir, le directeur de cabinet du préfet de police de Paris, Christian Lambert, s'est rendu sur les lieux de l'agression puis a rencontré les trois jeunes gens, alors hospitalisés. Averti, le parquet de Paris a saisi la 2e division de la police judiciaire. Les cinq agresseurs étaient toujours recherchés hier soir. L'enquête doit établir si le mobile religieux a, oui ou non, été le moteur de l'agression. Pour l'heure, le caractère antisémite n'est pas retenu : les enquêteurs se veulent prudents d'autant que les trois victimes ont «unanimement expliqué qu'aucune injure ou propos antisémite n'avait été prononcé».
«La guerre des bancs»
Si le caractère antisémite des coups et blessures commis était retenu, il deviendrait pour la justice une circonstance aggravante, susceptible d'alourdir les peines encourues : jusqu'à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros. D'ores et déjà, la ministre de l'Intérieur a condamné, «avec la plus grande fermeté les violences antisémites perpétrées» contre les trois jeunes. Tandis que le maire PS de Paris, Bertrand Delanoë, a lui souhaité que «les auteurs de cette agression à caractère antisémite» soient appréhendés dans les meilleurs délais.
Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Richard Prasquier, s'est déclaré «certain» du caractère antisémite de l'agression. Les trois garçons deux sont lycéens en première et terminale S et le troisième bientôt à la faculté d'Assas mènent, selon Rafael Haddad de l'Union des étudiants juifs de France, une vie rangée, entre l'école juive, la synagogue et la maison.
Le contexte semble différent de l'agression du jeune Rudy, en juin. L'adolescent de 17 ans avait été tabassé, dans la même rue, après une journée d'accrochages entre bandes rivales, autour du parc des Buttes-Chaumont.
À l'époque, le maire Roger Madec avait dénoncé un climat délétère et des affrontements communautaires. Tandis que Mahor Chiche, élu du XIXe et membre de SOS Racisme, expliquait «le samedi, c'est la guerre des bancs au parc entre des jeunes juifs et des gars des cités environnantes depuis des années».
Mathieu Delahousse et Cécilia Gabizon
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15.07.2008
Après l'agression de Ruddy, savoir «vivre-ensemble»
A Stalingrad (XIXe), à l'intiative de l'Union des étudiants juifs de France et de SOS Racisme un concert a eu lieu pour que les différentes communautés renouent des liens.
Près de 200 personnes se sont rassemblées lundi place Stalingrad dans le XIXe arrondissement à l'appel de SOS Racisme et de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) pour «porter la notion du vivre-ensemble» après l'agression du jeune juif Ruddy, a constaté une journaliste de l'AFP.
«Nous avons souhaité organiser un concert pour les habitants (...) afin de porter la notion du +vivre ensemble+ et le retour du dialogue entre les différentes communautés (...), après l'agression du jeune Ruddy le 21 juin», a expliqué Raphaël Haddad, président de l'UEJF.
Pour Mahor Chiche, président local de SOS Racisme, il est «important d'organiser des événements pour le brassage des communautés dans un arrondissement qui compte plus de 90 nationalités, car les lieux de brassage institutionnel comme l'école sont de moins en moins mélangés», a-t-il précisé.
Dans l'affaire de l'agression de Ruddy, Sammy Ghozlan, Président du Bureau National de Vigilance contre l'Antisémitisme (BNVCA) s'est félicité lundi du «bon travail de la police» tout en rappelant qu'il était «souhaitable que l'enquête aille plus loin et que l'on retrouve les autres personnes qui étaient présentes», a-t-il expliqué à l'AFP.
Un militaire engagé depuis trois ans, technicien de l'armée de l'air à la base de Taverny (Val d'Oise), a été mis en examen jeudi soir pour «tentative de meurtre et violence en réunion aggravées par leur caractère antisémite», des chefs passibles de la réclusion criminelle à perpétuité. Il a a été placé en détention provisoire.
Mis en cause par des témoins, le militaire est soupçonné d'avoir frappé la victime avec une béquille. Il a reconnu avoir été présent sur les lieux de la rixe mais conteste avoir porté des coups à la victime.
Ruddy, 17 ans, avait été grièvement blessé le 21 juin par plusieurs individus qui l'avait roué de coups à la suite d'affrontements intercommunautaires entre bandes dans le quartier du parc des Buttes-Chaumont.
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01.01.2006
La cohabitation dans le 19
«LE SAMEDI après-midi, c'est Jewish Land aux Buttes-Chaumont», constate amusé Edouard Taieb, un juif du XIXe arrondissement de Paris, qui a vu évoluer le quartier ces dernières années. «Des loubavitchs à grands chapeaux, des filles en jupes longues, et tous les autres religieux qui respectent le sabbat et viennent passer le temps.»
Depuis l'arrivée des Juifs du Maghreb dans les années 70 et notamment ceux venus de Djerba, sans le sou, parlant l'arabe à la maison et fort respectueux des traditions, cet arrondissement populaire n'a cessé de voir s'installer des écoles juives, des synagogues et des commerces casher. On compte aujourd'hui près de cinquante lieux de culte juifs, des crèches communautaires et certains immeubles, qu'ils soient privés ou HLM, rassemblent essentiellement des familles juives. A partir des années 90, les loubatvitchs, ces orthodoxes facilement reconnaissables avec leurs costumes sombres, sont arrivés dans les HLM. Ils auraient bénéficié d'un accord tacite avec la mairie de Paris dans les années 90, favorable à ces religieux censés ne pas poser de problème d'ordre public. L'installation d'une vaste école loubavitch rue Petit a depuis renforcé la dynamique. Les familles fuyant les banlieues exposées se sont installées à côté, favorisant l'ouverture de nouveaux commerces communautaires, selon un processus qui n'est pas propre aux Juifs et que l'on peut observer pour les Indiens dans le Xe ou les Asiatiques dans le XIIIe.
«La communauté est une protection»
Ce regroupement menace cependant la mosaïque du XIXe d'antan regrette Mahor Chiche, élu PS, qui dénonce sans relâche les risques de communautarisme.
Il y a tout juste vingt ans, juifs des milieux populaires et immigrés vivaient bien souvent sur le même palier : «J'ai grandi rue de Tanger, à côté de la mosquée», raconte Stéphane Melloul, boucher casher rue Manin. «Mes meilleurs copains sont arabes. Aujourd'hui, ce n'est plus possible, regrette-t-il. Que s'est-il passé entre notre génération, et les petits jeunes d'aujourd'hui qui se voient comme des ennemis ?» Les adolescents ont maintenant envie d'en découdre : «Ils ont le crâne bourré d'images de Palestine.» Et maintenant, chacun vit dans son coin : «La peur a regroupé les Juifs. La communauté est une protection.»
Cités sensibles et zones prospères
Mais ce rassemblement expose aussi. Dans une zone hérissée de cités difficiles, les poches de prospérité, ou perçues comme telles, attirent les convoitises et les ennuis. Un quart des actes antisémites relevés par la police à Paris se déroulent dans cet arrondissement. Au bout de la rue Petit, là où le quartier juif rencontre l'autre XIXe, une pizzeria casher est régulièrement attaquée. La rue Manin et ses restaurants communautaires concentrent les vols et les accrochages. «J'entends des insultes quotidiennement. Tous les jours, nos jeunes sont attaqués, assure Philippe Chikli, 37 ans, patron de Pap Yeouda, un fast food. L'antisémitisme ne régresse pas. Simplement les gens ne portent plus plainte, car ils savent que c'est inutile», poursuit-il, réfutant les chiffres officiellement en baisse en 2005. Bien qu'il parle l'arabe, emploie «Noirs, Algériens, tous ceux qui veulent travailler», dans son restaurant, il ne croit plus au mélange et place ses enfants à l'école juive, comme tous ses amis, «sinon, ils se font massacrer».
Juste en face, dans son salon de thé où grands-mères séfarades et enfants viennent passer les après-midi, Samuel Atlan couve ses clients du regard : un petit monde chaleureux, confortable, mais aussi en voie d'extinction, selon lui. «La communauté n'a plus sa place ici», croit-il.
Le Figaro, 21 février 2006
Cecilia GABIZON
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02.06.2001
Debut de la nouvelle vague d'antisémitisme
La banalisation des actes antijuifs,
nouvelle cause de tensions urbaines
L'enquête du "Monde" à Sarcelles (Val-d'Oise) et dans le 19e arrondissement de Paris décrit le malaise qui s'est emparé de la communauté juive du fait de la multiplication des "actes d'hostilité". Ce climat s'inscrit dans un contexte général d'ethnicisation des rapports entre populations d'origines diverses.
Synagogues brûlées, écoles et bus scolaires attaqués, passants insultés... A entendre des représentants de la communauté juive, un mauvais climat semble régner en France depuis un an.
La polémique a enflé depuis que le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) a publié, le 1er décembre, une liste de 300 "actes hostiles" commis en région parisienne entre septembre 2000 et novembre 2001. Un an après le déclenchement de la deuxième Intifada en Palestine, les jeunes Arabes de France étaient désignés comme les premiers responsables de ce "nouvel antisémitisme". La réalité, notamment dans deux endroits où la communauté juive est fortement implantée, le 19e arrondissement de Paris et Sarcelles (Val-d'Oise), semble plus nuancée. Mais la peur y est présente.
Dans ce coin de l'Est parisien, de nombreux orthodoxes ont ouvert commerces, restaurants et écoles depuis quelques années. Le 19e arrondissement, déjà très mélangé, est devenu le bastion des loubavitch. Hommes en costume noir coiffés d'un chapeau, enfants dont la casquette masque à peine les papillotes, femmes dont les chevilles et les poignets sont couverts : le paysage a lentement changé et les signes religieux ont fleuri sans que les autres habitants, français et immigrés, manifestent d'hostilité. Jusqu'à l'automne 2000.
Dans la nuit du 13 au 14 octobre, une cinquantaine de jeunes, majoritairement d'origine arabe, encerclent un restaurant de la rue Manin en hurlant des "Sales juifs !". La bagarre avec d'autres jeunes juifs venus en renfort dure une heure et demie avant que la police intervienne. Trois jours auparavant, des pierres avaient été jetées à la sortie de la synagogue de la rue Henri-Murger, et une autre avait été saccagée. Des graffitis "Mort aux juifs !" ont fleuri sur des murs adjacents. "On ne s'attendait pas à ça dans le quartier. La cohabitation se passait plutôt bien jusqu'alors, même si les débats s'animaient quand il était question d'Israël", raconte Mahor Chiche, animateur de SOS-Racisme dans l'arrondissement. Depuis, la pression est retombée, les actes les plus violents ne se sont pas reproduits. Mais le climat ne s'est pas assaini.
LES JOURS DE SHABBAT
Les juifs du quartier ressentent un malaise réel. Les kippas se font plus rares, les enfants préférant la casquette, plus discrète. Les jours de shabbat, la vigilance est de mise. "Les gens nous rapportent les insultes qui fusent lors du passage de femmes juives, les enfants qui se font "traiter" à l'école", affirme Gabriel Kabla, président de l'Amicale des juifs de Jerba. "Ce sont des regards mauvais, des blagues douteuses, renchérit M. Chiche. Il y a deux mois, une quarantaine de voitures ont été rayées d'étoiles de David, allée des Eiders. Une amie qui portait une médaille s'est entendue dire par un jeune "Bouge de là, ton étoile me gêne". On assiste à un lent enracinement de l'antisémitisme. C'est vrai que les jeunes Arabes se servent du combat antisioniste pour justifier leurs dérapages."
Pour le rabbin loubavitch Joseph Pezner, il n'y a pas d'hésitation possible : "Un certain tabou a lâché." Il en veut pour preuve les coups de fil répétés de familles insultées et menacées dans les cités, les tags sur les portes des appartements. "Mes collaborateurs ne laissent plus sortir leurs femme et enfants après 21 heures." Là encore, ce sont les "jeunes Maghrébins" qui sont en cause.
Le maire (PS), Roger Madec, ne nie pas les faits : "Il ne faut pas faire d'angélisme. Nous avons dans l'arrondissement une bande de jeunes d'origine musulmane qui commettent des actes d'incivilité contre les juifs. Pour eux, c'est la communauté juive qui est opulente et qui a tout. C'est faux, et il faut le dire."
Pourtant, nombre d'observateurs veulent croire que ces actes ne sont pas réfléchis et demeurent l'apanage de jeunes déjà marqués par la délinquance. "Les juifs sont plus visés aussi par ce qu'ils s'en sortent mieux que les musulmans du 19e", souligne Mahor Chiche, qui organise régulièrement des débats dans les lycées du quartier et des voyages au Mémorial de Caen. "Tout cela se passe dans un climat d'insécurité réelle dans l'arrondissement, avec des règlements de comptes entre petits trafiquants de drogue. Là-dessus viennent se greffer des actes contre les juifs, mais qui restent isolés", assure M. Kabla. Mais, pour ce médecin aux allures rondes, il ne faut pas "généraliser" : "Les rapports avec la communauté [musulmane], même si on n'est pas pareils, se passent très bien."
C'est aussi l'impression qui se dégage à Sarcelles, lieu d'implantation de la communauté juive séfarade depuis les années 1960, où les musulmans d'origine arabe ou africaine sont également nombreux. Au milieu des barres grises, quelque 80 nationalités se côtoient. Deux mosquées, six synagogues et trois églises : les lieux religieux sont à l'image de ce mélange. Ici aussi la tension est montée très fortement, mais plus tardivement qu'ailleurs. Dans le même quartier, par une nuit de la fin juillet, deux écoles juives ont été visées : l'une a été cambriolée, l'autre a reçu un cocktail Molotov et des pierres. Depuis, à en croire les autorités religieuses, la tension n'est pas retombée. "Des fidèles sont régulièrement agressés et insultés du côté de la cité Chantepie. On a des gens qui ont peur de venir à l'office du soir parce qu'ils se font cracher dessus", assure Mosche Cohen-Sabban, coprésident de la communauté.
La liste des petites vexations rapportées est longue : des injures, des graffitis sur les boîtes aux lettres, un rabbin harcelé tous les vendredis soir. "Il y a une recrudescence d'actes de délinquance qui visent la communauté. C'est ça qui est angoissant. Mais ce ne sont pas toujours des actes antisémites. J'ai l'impression que ces jeunes agressent ceux qu'ils voient comme les bourgeois de Sarcelles", nuance Marc Djebali, président de la communauté, qui assure avoir d'"excellents rapports" avec les musulmans. A ses yeux, les pouvoirs publics doivent "être en éveil" : "Il faut que la police soit en mesure de discerner les actes antisémites des autres petites délinquances." "Sarcelles est très stigmatisée, mais l'antisémitisme n'y est pas plus fort qu'ailleurs", jure de son côté Jeanine Cohen-Haddad, conseillère municipale. "C'est vrai que des tabous ont sauté, mais pas seulement contre les juifs ; aussi contre les Arabes et les Noirs."
"DANS LE LANGAGE COURANT"
Le constat est largement partagé : Saïd Rahmani, chargé des manifestations culturelles à la mairie, estime que "le regain de xénophobie touche toutes les communautés". "Dans le collège où je travaille, les gamins s'insultent régulièrement en se traitant de "Sale juif !" ou "Sale Noir !" C'est passé dans le langage courant, et il faut lutter contre. Mais de là à y voir une banalisation de l'antisémitisme, non !", argumente Mourad Boughanda, conseiller municipal élu sur une liste de jeunes divers gauche. Le maire, François Pupponi (PS), assure avoir "redoublé de vigilance" : "Nous ne voulons pas banaliser ces actes, même s'ils demeurent marginaux. J'ai demandé à la police de prendre toutes les plaintes au sérieux." Une cellule de veille a été mise en place avec les autorités consistoriales du département.
Le 20 janvier, tous les élus, toutes origines et tendances confondues, ont participé au rassemblement de la communauté de Sarcelles destiné à protester contre l'incendie de la synagogue voisine de Goussainville. Pour montrer qu'on peut continuer à vivre ensemble à Sarcelles.
Sylvia Zappi
• ARTICLE PARU DANS Le Monde, EDITION DU 19.02.02
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